Julia Alimasi, conteuse plurilingue : des langages en partage

Julia Alimasi est conteuse. Elle manie les mots et les langues avec musicalité et transporte petits et grands dans un voyage au pays de l’oralité. Improvisation, gestes, chant, jeux de langues sont toujours dans ses bagages…

C’est un cheminement empli de surprises que l’on vous propose de découvrir, amenant à la croisée de la danse, de l’art du masque, du théâtre-forum, des arts de la marionnette… avec toujours au centre, ce travail autour des mots, du langage et de la mémoire orale.

© Julia Alimasi, Le légendaire – Festival du conte et de l’imaginaire, 2021.

Comment as-tu été amenée à découvrir les arts de la scène ?

J’ai découvert le théâtre enfant, mais je n’avais jamais eu l’occasion de le pratiquer en Italie – mon pays natal, car j’avais grandi dans l’idée que l’ “on ne fait pas des choses qui ne servent pas”. Je l’ai, dans un premier temps, étudié à l’Université – notamment l’histoire du théâtre interculturel – mais sans réellement envisager qu’il ferait un jour partie intégrante de ma vie. J’allais peu au théâtre, car lorsque j’y allais, cela venait réveiller quelque chose chez moi de l’ordre d’une frustration, cela faisait mal. Puis, lorsque je suis arrivée en France à l’âge de 31 ans, je me suis dit : “cette fois, je ferai ce que je veux” (rires). Cela a été un véritable renouveau pour moi. Autant je menais une vie très fixe et stable en Italie en tant qu’employée en CDI, autant en arrivant en France, j’ai réellement tout recommencé.

A Paris, j’ai été voir les spectacles de Peter Brook et Eugenio Barba qui ont énormément résonné en moi. Parallèlement, j’ai découvert l’EVA – l’école Voie de l’acteur, qui était située à l’époque à Pantin et tenue par Peter Tournier. C’est là que j’ai commencé à faire du théâtre, comme un évidence. Cela m’a également ouvert à d’autres pratiques comme le Butō, l’art du masque et le travail de conteur… qui m’ont plongé dans une dynamique de groupe amenant une multitude de rencontres. Le théâtre n’était pas tant une question de regard sur moi, mais plutôt le fait de poser un regard sur un groupe tout entier.

Je me suis alors demandée : “Mais comment en faire mon métier ? Comment continuer ?”. Parallèlement, je travaillais alors en tant que stagiaire à l’Unesco. Puis, pour payer mon loyer parisien, j’ai travaillé comme hôtesse événementiel et serveuse. Cela n’était pas des boulots très intéressants en soit, mais cela me laissait du temps d’avoir d’autres activités en parallèle. Et donc de jouer (rires) ! J’ai notamment travaillé un certain temps dans la restauration à la Péniche Antipode (Pantin), qui me permettait d’y travailler lorsque je n’étais pas en cours, ni au théâtre. J’y passais donc toutes mes soirées et mes week-ends. 

Un jour, on m’a conseillé d’aller voir du côté du Théâtre de l’Opprimé. J’y ai fait alors trois mois de stage, et c’est à ce moment-là que j’ai réellement pris la décision d’en faire mon métier. J’ai par la suite continué à intervenir régulièrement pour du théâtre-forum.

Idem pour la question du conte, j’ai découvert à cette période notamment Hassan Kouyaté et la méthode des Griots, et cela a été un véritable déclic. Ces rencontres avec des artistes à la parole plurielle et engagée m’ont ouvert vers une autre dimension des arts du spectacle.

© Nathalie Prébende. Lectures à haute voix des portraits dessinés et racontés réalisés avec les habitants et acteurs associatifs de la Ville de Noisy le Sec et le personnel d’ICF Habitat La Sablière Dsu Icf La Sablière (22 juillet 2018). Exposition « Regards autour du Petit Noisy » Maison du Parc de la Bergère / Port de loisirs de l’Été du Canal.
© Nathalie Prébende

Julia s’est formée pleinement sur le terrain. En alliant, stages de théâtre, ateliers et participation à différents projets artistiques. Difficile de toutes les citer tant les collaborations ont été riches et nombreuses, en voici ci-dessous quelques exemples :

© Gilgamesh et la forêt des cèdres, Cie Xénos. Crédit Photo José Cañavate Comellas, 2019.
 © Cantadores de Paris, Compagnie Les rêves lucides.
 © Cantadores de Paris. Membre de la Compagnie Les rêves lucides. Concerts de Cante Alentejano – chant polyphonique du sud du Portugal.
 © Cantadores de Paris, Compagnie Les rêves lucides. Dans la présence de José Rosa Valente, un des anciens « points » (soliste) les plus remarquables des Associação de Cante Alentejano « os Ganhões » de Castro Verde, dans son jardin, à Aljustrel, Alentejo. Photo de plateau par Nicole Sánchez.
© Théâtre de la fugue. Théâtre-forum du 14 février 2019, Grande précarité et réussite scolaire.
 © Studio Philippe Genty, Mots de tête compagnie, 2022.

Comment s’est déroulée cette bascule progressive vers le métier de comédienne ?

Au démarrage, je proposais des ateliers TAP (temps d’accueil périscolaire) en tant que clown. Les tous premiers ateliers ont été très compliqués. J’ai appris progressivement à placer des règles pour les groupes que j’encadrais. Puis j’ai commencé à travailler pour une structure qui proposait de l’éveil musical en crèche. Je devais alors proposer un conte différent par mois, cela me permettait d’être dans l’apprentissage et la création permanente. Et presque simultanément, j’ai rencontré l’association Dulala pour laquelle j’ai proposé des ateliers d’éveil aux langues. Je disposais alors du statut auto-entrepreneur

La rencontre avec la compagnie Le Makila a été également déterminante pour moi. J’ai rencontré cette compagnie en 2015, qui réalise tout un travail autour du théâtre-danse avec un fort engagement social.

 © Le Makila.

Au fur et à mesure du temps, je proposais de plus en plus d’ateliers. Un jour, quelqu’un m’a parlé du statut d’intermittent du spectacle. Après m’être renseignée, j’ai commencé à travailler pour une compagnie qui payait en heures d’intermittence. Et enfin en 2016, j’ai atteint mes 507 heures et pu réaliser ma demande d’intermittence.

Actuellement, je travaille matin, après-midi et soir. Normalement, j’essaie de prendre une journée par semaine off (rires). Le maximum que j’ai dû faire niveau vacances, c’est…peut-être une semaine (rires), je ne crois pas avoir déjà pu prendre deux semaines d’affilée, car c’est difficile à caler avec tous les rendez-vous en cours. Chaque année, je change ma manière de m’organiser, donc les choses vont certainement encore un peu bouger ! Actuellement, mon objectif principal de l’année qui vient est de tenter de diminuer mes temps de transport (rires).

Au niveau de l’entraînement physique, je ne fais pas de training particulier. Mais comme je pratique tous les jours en alternant du chant (Cante portugais), du théâtre corporel, de la pratique du masque… cela me fait un training en soit (rires), j’ai un mode de vie qui me demande une forte implication physique.

Les langues ont une place prépondérante dans ta pratique. Quel est ton rapport au plurilinguisme ?

Cela me touche de près cette idée qu’il y a des langues plus ou moins valorisées. Je travaille notamment régulièrement avec l’association Dulala (d’une langue à l’autre), qui œuvre sur ces questionnements en mettant en place des interventions contées plurilingues.

© Cédric Jacquemont. Atelier dans le cadre de l’association Dulala.
© Dulala.
© Les Griottes Voyageuses

Une langue touche en profondeur. J’aime beaucoup lorsque le public ne comprend pas tout. Lorsque l’on entend une langue que l’on ne connaît pas, on redevient enfant. On se raccroche alors à du visuel pour comprendre. Le cerveau cherche du sens en permanence. Lorsque je chantais le Cante avec les Cantadores et que nous sommes allés au Portugal, j’ai pu voir des locaux pleurer en nous écoutant. Ils pleuraient parce que c’était leur langue.

Le chant plurilingue crée un point de rencontre avec l’autre.

[ndlr : En 2016, Julia crée Les Griottes voyageuses, proposant spectacles et ateliers autour du conte plurilingue.]

Le collectif Les Griottes voyageuses propose des contes plurilingues pour de grandes et petites oreilles. Il propose des expériences issues du métissage :

– Celui des arts (théâtre, chant, arts plastiques) ,

– Celui des langues (langues maternelles et langues « du cœur ») , 

– Celui des contes (traditionnels et originaux).

Le collectif cherche à développer la confiance en soi, l’imaginaire, l’ouverture au monde, en éveillant le moteur premier de toute rencontre : la curiosité. Pour cela, il propose des moments riches en couleurs, sons et échanges autour d’une valise à histoires, qui fait voyager autour du monde…

© Les Griottes Voyageuses
© Les Griottes Voyageuses

Peux-tu nous en dire plus sur ton approche du conte ?

Quand je suis en processus de création, il y a toujours une phase de recherche à partir de contes qui existent déjà. Une fois que le choix est fait, je réécris le conte avec mes propres mots et sonorités. En même temps que j’écris, je réfléchis à la gestuelle. Ensuite, je prépare la mise en jeu. Mais c’est au moment où je joue enfin devant le public qu’il se passe le plus de choses. Je demande toujours à la régie à ce que la lumière soit allumée dans la salle pour que je puisse voir les visages du public. Je laisse une place importante à l’improvisation et l’échange. Par exemple, si une chaise tombe, ou encore…si un camion passe dehors… je tente alors de faire entrer ces petits détails dans le récit. J’interagis beaucoup avec des questions-réponses, par exemple : “Si je vous dit Pronti…. alors répondez-moi Via…”. Je ne suis pas toujours amplifiée, cela dépend de la salle.

Ensuite, il y a l’expérience de l’atelier avec les enfants. J’aime beaucoup travailler avec des enfants primo-arrivants, car la partie discussion autour des langues est toujours très riche.

Un jour, lors de l’animation d’un atelier-conte, je discute avec l’un des enfants et je lui demande : “Tu préfères le jour ou la nuit ?”

Et il me répond : “La nuit, car pendant la journée, tu ne peux pas voir les petits feux”.

Les petits feux, ce sont les étoiles… Il y avait une poésie incroyable dans ces réponses (sourires).

Parfois, quand j’interviens en crèche, il arrive que les enfants viennent s’assoir sur tes genoux spontanément. Ils s’intègrent dans leur univers.

Enfin, j’aime le moment où l’on échange autour de berceuses du monde entier. Parfois des mamans prennent la parole à la fin des ateliers, et chantent doucement la berceuse de leur pays.

Ce que j’aime, c’est avant tout l’intégration. Quand c’est l’autre qui est acteur.

© Les Griottes Voyageuses

En savoir plus

Julia Alimasi au « Cabaret Contes » des Rencontres du Légendaire 2020 organisées par la Cie Hamsa : vidéo en ligne.

Compagnie Xenos, art du masque : site internet et facebook.

Cantadores de Paris, cante portugais : facebook.

Théâtre de la fugue : facebook.

Compagnie Le Makila : facebook.

Association Dulala : site Internet et facebook.

Les Griottes voyageuses, conte plurilingue : facebook et instagram.

Article rédigé par Bérénice Primot.

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